Aux absents

Il y a cette odeur qui flotte dans l’air.

Les fenêtres grandes ouvertes de ma voiture et le vent qui s’y engouffre me l’apportent comme un cadeau. Une odeur difficile à décrire, pas vraiment agréable, incomparable à une autre, qui ressemble vaguement à du plastique sans en être vraiment, une odeur typique de l’usine dans laquelle il a travaillé toute sa vie et qui me renvoie irrémédiablement à lui.
Mon père.

Je me demande comment s’est passé son tout premier jour dans cette usine, comment se sentait le jeune homme qu’il était lorsqu’il a poussé la porte la première fois.
Il y a tant de questions que je ne lui ai jamais posées.
Etait-il anxieux ? Heureux avoir trouvé ce travail ? Soucieux de faire bonne impression ? Que se disait-il dans le bus qui le menait jusque là bas ? Savait-il qu’il referait le même trajet tous les jours, du lundi au vendredi, pendant près de 40 ans ?
Que lorsqu’il la quitterait, il aurait à peine le temps de profiter de sa retraite avant que la maladie vienne le rattraper et ne fasse de lui une personne qu’il n’aurait jamais voulue être ?

Je pense à lui puis je pense à elle, sa mère, cette grande petite dame toute menue qui s’est éteinte toute seule dans son lit après avoir traversé près d’un siècle de vie sans faire de coup d’éclat, sans vague, sans étincelle, une vie comme un long fleuve tranquille.
Comme tout le monde, elle a tout de même traversé des épreuves, l’air de rien, un divorce à l’époque où ça ne se faisait pas encore et où l’événement connait libre cours à tous les ragots, jugements et commérages. Chercher un travail. Elever seule des enfants. Le manque d’amour. De tendresse. Se coucher tout le reste de sa vie toute seule dans son lit. Sans les bras d’un homme pour la serrer. Savait-elle que cette vie discrète s’achèverait sans bruit ?

Et puis, il y a aussi cet homme qui aurait pu devenir mon beau-père, ce nounours aux yeux bleus qui avait redonné à ma mère ses 16 ans et des papillons dans le ventre.
A peine rentré dans nos vies qu’il nous a demandé d’affronter sa mort.
Il y a tout juste un an, un jour du mois de juillet dernier. Je me revois encore passer des coups de fil toute la matinée pour essayer de le trouver. Envoyer les pompiers découvrir son corps sans vie et m’annoncer ce que j’avais compris avant même de l’entendre. L’annoncer à ma mère et par mes paroles, la replonger dans les larmes et les heures sombres du deuil alors qu’elle venait tout juste de regoûter au bonheur.

Et puis, il y a ce petit chien, mon bébé de coeur, ma beauté, cette belle âme qui nous a fait passer quelques nuits blanches et beaucoup de nuits noires en ce début d’année. Lui qui était toujours là, avec moi, à mes côtés et qui m’a laissée avec un vide immense. Mes yeux se sont posés sur une photo l’autre jour et j’ai eu du mal à réaliser qu’il n’était vraiment plus là et qu’il ne le serait plus jamais. Comment c’est possible alors que je ressens encore le toucher de sa peau et que j’ai encore son odeur ?

Et puis, il y a cet enfant qui s’est invité et dont on a décidé qu’il ne verrait jamais le jour.
Il aurait soufflé ses 11 bougies cette année, si la jeune fille de 23 ans que j’étais n’avait pas gobé cette foutue pilule abortive avant de me rendre à l’hôpital en ce matin de février.
Comment auraient été nos vies ?  Comment est-ce qu’il serait ?
Beau de toute évidence.
Une fille, je le sens.
Et moi, quel genre de maman j’aurais été ? Quelle genre de femme, aujourd’hui, avec un enfant de 11 ans à charge ?

Et puis enfin, il y a aussi les autres, ces âmes toujours de ce monde mais passent dans nos vies pendant un temps puis qui s’éclipsent, voguent vers d’autres horizons, ces personnes avec qui l’ont fait un bout de chemin avant de prendre des directions opposées. Que sont-ils devenus ?

Je ressens tous ces absents aujourd’hui, toutes ces âmes qui sont venues puis reparties, et qui m’ont toutes à leur façon apporté quelque chose de grand.
Cela s’est fait parfois dans la douleur, parfois dans la joie, mais à chaque fois, j’en tire une leçon, une expérience, une force invisible qui dort en moi.

Où sont ils aujourd’hui ?
J’aime à croire qu’ils veillent sur nous mais tout ça semble un peu facile, la Vérité est peut être un peu plus complexe.
J’aime à croire qu’ils interviennent parfois, pour nous guider sur le chemin qu’ils savent plus approprié, que l’Amour ne s’arrête pas, jamais, et qu’il subsiste au delà de tout.
J’aime à croire qu’on se retrouvera un jour, peut être, que tout ça ne s’arrête pas là.

Quel intérêt sinon ?

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