Chambre 102

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Toute chose a un début et a une fin.
Une journée, une nuit, une saison, une histoire…

Une vie.

La sienne a commencé en juillet 1921, sous le soleil brûlant d’une ville côtière à l’est de la Tunisie.
Jules et Joséphine accueillent leur deuxième petite fille, ils la baptisent Edmonde, mais sans que personne ne sache aujourd’hui expliquer pourquoi, ils finiront par l’appeler Marcelle, de son deuxième prénom.

Après la Tunisie, il y a eu l’Algérie où a été prise cette photo en 1940. Marcelle a 19 ans et vient d’épouser l’homme qui se tient à ses côtés. Comme un clin d’oeil, il s’appelle lui aussi Marcel. Alors que le monde s’entretue, ils ont l’air à l’abri. Heureux. L’eau est froide, elle tient sa cuisse tendrement. Son homme.

Peu de temps après cette photo, elle tombera enceinte de son premier enfant. Etait-elle contente ? Surprise ? Impatiente ? Angoissée ?

En juin 1942, dans la chaleur de Casablanca, elle donnera naissance à son fils. Il s’appellera Jean-Pierre, parce qu’elle voulait l’appeler Jean mais Marcel lui voulait l’appeler Pierre (ou peut être est-ce l’inverse).

5 ans après, en février 1947, toujours à Casablanca, naîtra une petite fille.

2 enfants mais une grande famille, des frères et soeurs, des beaux-frères et des belles-soeurs, des cousins, des cousines, toujours ensemble, toujours chez l’un et chez l’autre, ils vivront en clan et ces années au Maroc resteront dans sa mémoire comme les moments les plus heureux de son existence.

A la fin des années 50, la famille quitte le pays qu’elle aimait tant pour  le continent Français. C’est un arrachement … Sur le bateau et pendant les jours qui suivront, les larmes ne cesseront de couler. Elle parlera toujours de ce pays avec émotion, commençant la plupart de ses anecdotes par « Quand j’étais au Maroc, … », ce qui fera rire tout le monde.

En France, elle connaîtra le divorce, la vie toute seule, elle trouvera un modeste travail de secrétaire et un appartement au 4eme étage d’un immeuble sans ascenseur qu’elle montera tous les jours sans broncher jusqu’à ses 90 ans.

En 1968, à 47 ans, elle est à la moitié de sa vie mais ça, évidemment elle ne le sait pas encore, il y a encore tant de choses à venir.
Elle assistera au mariage de ses enfants puis à la naissance de ses 3 petits enfants, en 1973, en 1982, en 1987.

Ils seront ses trésors et sa fierté. Désormais à la retraite, elle veillera sur eux jour et nuit quand ils seront malades, se fera un sang d’encre dès que le thermomètre affichera plus de 39°, elle les gardera avec une joie immense à chaque fois qu’on le lui demandera, elle leur cuisinera des tas de gâteaux qu’elle ne mangera jamais mais qu’elle fera pour leur faire plaisir, elle leur apprendra de tas de choses, des petites choses, des grandes choses. Chaque année, elle préparera Noël avec une ferveur intarissable, décorant son appartement dans les moindres recoins pour quelques étincelles dans les yeux de sa progéniture.

Elle deviendra « Mamie », pour tout le monde, même pour ceux qui ne sont pas de la famille.

Une petite Mamie frêle et douce, qui joue aux petits chevaux pendant des heures et qui fait des gâteaux au yaourt.

Une petite Mamie qui avait une peur bleue de la foudre et du tonnerre et qui s’était aménagé un lit dans un petit placard pour s’y réfugier les jours d’orage, pour ne rien voir et rien entendre du déluge en attendant que ça passe.

Elle deviendra ensuite arrière-grand mère mais il y aura aussi des épreuves, la maladie puis la mort de son fils, qu’elle n’a jamais vraiment compris, pensant toujours qu’avec beaucoup d’amour, il redeviendrait comme avant.

Il y aura aussi tant de choses qu’on ne sait pas et qui se sont aujourd’hui envolées avec elle.

Si elle est née sous le soleil brûlant, elle est morte un jour de pluie.
A 95 ans, dans une maison de retraite médicalisée dans laquelle elle était depuis déjà 4 ans.

95 années d’existence réduites à un lit vide et une odeur qui flotte encore dans la pièce quand ils viendront chercher ses affaires. Une odeur âcre et viciée, que l’on essaiera de faire partir au plus vite en ouvrant grand les fenêtres. Quelques vêtements quasiment neufs sur lesquels est inscrit son nom  et qui bientôt, seront dénommés et offerts à ceux qui n’en ont pas.

La chambre 102, c’était son domaine, c’était tout ce qui lui restait.
Elle est déjà celle de quelqu’un d’autre, un autre qui a pris sa place depuis que, celle qui avait toujours peur de déranger, s’est envolée sans bruit sur la pointe des pieds, au beau milieu de la nuit, pour rejoindre un espace plus grand, un espace infini qui lui tendait les bras.

Toute chose a un début et a une fin.
Une journée, une nuit, une saison, une histoire…

Une vie.

Mais pas l’Amour.

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