Ce jour-là

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Pendant 5 ans, j’ai tenu un cahier sur lequel je notais chaque jour ce que je faisais au quotidien.

C’est une idée qui m’est venue après avoir vu ma mère le faire pour mon père, malade Alzheimer et incapable de se souvenir de ce qu’il avait fait l’instant d’avant. Chaque soir, elle écrivait le contenu de la journée et ainsi chaque matin, mon père pouvait retrouver les souvenirs qui s’étaient évaporés avec ses rêves, les choses dont il ne se rappelait déjà pas, les sorties auxquelles il n’avait plus conscience d’avoir participé, les gens qu’il ne se souvenait pas avoir vu.

J’avais trouvé l’idée très chouette et, dans ma maniaquerie de tout écrire et ma peur panique d’oublier (qui n’a pas de rapport avec la maladie de mon père et qui date de bien avant), j’ai eu envie d’en faire de même pour moi.

Ces cahiers ne sont pas des journaux intimes, il n’y a dedans que des faits, du brut, pas d’émotion ou de ressenti, ou très peu, ils se rapprochent plus d’un journal de bord mais pour moi, ils sont forcément liés à des émotions et à un contexte plus ou moins heureux.

J’ai commencé le 1er janvier 2011.

Chaque jour ou presque était agrémenté d’au moins une photo, même banale et pas forcément une photo que j’avais prise moi mais une ou des photos illustrant la journée : l’affiche d’un film que j’avais regardé, un truc que j’avais mangé, des gens que j’avais vu …

J’ai 5 cahier à mon actif, de l’année 2011 à 2015. Toujours du même format, même papier (ligné et margé) à spirales et si possible avec une jolie couverture.
Je n’ai pas fait de cahier cette année et je le regrette déjà un peu.

C’était beaucoup temps passé (surtout pour les photos qu’il fallait sélectionner et imprimer) et des fois que je laisse passer une semaine ou deux sans le remplir, c’était beaucoup de boulot pour rattraper le temps …

Mais aujourd’hui, je suis contente de les avoir et de temps en temps, j’aime m’y replonger. Je regarde défiler les pages et la banalité de la vie, les événements marquants parfois…

Je prends l’exemple d’aujourd’hui, 18 février, un jour qui de prime abord n’a pas de signification ou de résonance particulière  mais qui pourtant, lorsque j’y regarde de plus près, a parfois été le témoin de choses importantes et de tournants de vie :

2011 (vendredi) : Réveil en sursaut par le coup de fil de ma mère informant de l’hospitalisation de mon père. La situation est critique, on ne sait pas combien de temps il lui reste. Interminable journée au boulot l’oeil rivé sur mon téléphone, seule, impuissante et rongée par la culpabilité de ne pas être là bas, avec eux. Départ pour Marseille en catastrophe en fin d’après-midi.

2012 (samedi) : Visite du musée Ziem (à Beaune), lecture de « Extrêmement fort et Incroyablement près » de Jonathan Safran Foer. Soirée seule à la maison devant « Vicky Cristina Barcelona » de Woody Allen. Psychologiquement, je suis au plus mal, épuisée, à bout, au fond d’un gouffre qui m’empêche de respirer et pleine de doutes sur à peu près tout… Je finis par envoyer un mail à celui qui deviendra Chéri en lui demandant d’arrêter de m’écrire car tout ça ne rime à rien (on ne s’est encore jamais vu mais nous nous écrivons de plus en plus souvent) … avant de m’évanouir dans la cuisine (pour de vrai)

2013 (lundi) : Journée au boulot, fatigante et usante, je n’aime pas ce travail, je n’y trouve pas de sens, j’ai envie de le quitter mais je me dis que je ne peux pas. Je rentre tard, après près de 2h d’embouteillages et on finit la journée avec un peu de douceur autour d’un repas de fromage en tête à tête avec Chéri à discuter longuement.

2014 (mardi) : Journée à la maison, petit jogging d’une demi heure et shopping à Ikea. Je bricole un cake au citron à tomber et je lis intensément « Les perroquets de la place d’Arezzo » d’Eric Emmanuel Schmitt. Soirée soupe à la grimace avec l’Ado qui fait des siennes.

2015 (mercredi) : Journée de folie au boulot : animation pour les enfants qui me prend beaucoup de temps et d’énergie mais je suis contente, tout s’est bien passé, le spectacle était chouette et les enfants étaient contents. Le soir, je continue à bosser mais cette fois pour rédiger l’article que je dois rendre dans quelques jours pour le site Internet qui m’a embauchée. J’ai l’impression de ne faire que bosser.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui me voilà au milieu de cette journée banale sans rien qui ne la différencie de la précédente, en train d’écrire cet article et ce soir, nous nous ferons sans doute une petite soirée en amoureux, avec un bon petit plat et des discussions qui n’en finissent plus.

En 2011, j’imaginais que nous étions partis pour des mois et des mois de galère, de soins et d’hôpitaux … jamais je n’aurai pu imaginer que mon père allait mourir 5 jours plus tard.

En 2012, j’imaginais que la vie c’était ça et que l’amour ce n’était pas pour moi … jamais je n’aurai pu imaginer que j’étais à quelques jours de poser les yeux sur l’homme que j’aime.

En 2013, je ne pensais pas qu’il soit possible de démissionner d’un poste tout ce qu’il y a de plus stable…. jamais je n’aurai pu imaginer avoir le courage de le faire quand même, malgré l’incompréhension de tous.

En 2014, je profitais de mes premiers mois d’inactivité, je n’avais pas de perspective professionnelle en particulier … jamais je n’aurai pu imaginer être submergée de boulot l’année suivante.

En 2015, je n’avais pas encore réalisé que toute cette surcharge de boulot n’était que passagère et que bientôt il n’y en aurait plus du tout.

Aujourd’hui, j’imagine que je n’ai pas assez de force et de courage pour mener à bien ce que j’ai envie de faire … mais qui sait ? Où est ce que j’en serai en 2017 ? en 2018 ?

J’aime l’imprévisibilité de la vie. 
Ces montagnes russes d’émotions, ce parcours chaotique qui souvent ne nous épargne pas mais qui, parfois, réserve de belles surprises.

Il m’arrive de me dire que j’aimerai bien savoir la suite des événements, avoir un petit aperçu, une petite bande annonce qui me donnerait un bref avant-goût des choses à venir.

Et puis finalement, je ferme les yeux, j’essaie d’imaginer et je me dis que non, je ne veux pas savoir.

Je ne veux pas savoir où je serai et ce que je ferai le 18 février 2017. 
Par contre, je veux faire en sorte de profiter de chaque jour d’ici là et en savourer chaque seconde. 

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