Il pleuvait ce jour-là …

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Décembre 2010

L’après-midi s’annonce morose.

La pluie, bien que fine, se mêle au mistral et même si les heures passent, la situation ne semble pas en amélioration.

Ca dure déjà depuis longtemps et je suis prête à parier que quiconque aurait eu le choix aurait sans aucun doute préféré rester bien au chaud dans son petit chez soi plutôt que de braver ce temps et ce froid épouvantable.

Mais nous, nous ne pouvons pas rester au chaud. Il est convenu que je passe l’après-midi seule avec lui. A promener ici et là, pour passer le temps.

C’est la toute première fois que je reste seule avec lui si longtemps, et même si lui ne manifeste bien sûr aucune inquiétude et semble serein, je suis rongée par l’angoisse.

J’ai si peur.

Cette foutue météo rend impossible toute balade en nature. Quel dommage, lui qui les affectionne tant aurait sans doute préféré ce scénario. Au lieu de ça et faute de mieux, nous prenons le chemin du centre-ville.

Il faut, pour nous y rendre, prendre le métro. J’achète un ticket pour chacun de nous et le fait passer par le tourniquet devant moi, récupérant son ticket après son passage. Pas question de passer en premier et de le laisser faire après : ce geste, aussi anodin qu’il puisse paraitre, le désemparerait et ne sachant que faire, il en profiterait sans doute pour filer…

Mais là il m’attend, tout sourire, visiblement amusé de cette balade en ma compagnie.
Il monte les escaliers 4 à 4 à une vitesse folle, m’attendant en haut dans une impatience touchante.

Il me répète sans cesse : « Allez, Allez !!» comme si nous étions en retard alors que rien ni personne ne nous attend.

Une fois installés dans la rame, nous sommes assis face à face. Rester en place est difficile pour lui et bien que le trajet n’excède pas 15 minutes, je sais que c’était un moment délicat.

Pour passer le temps, il regarde par la fenêtre, et quand le métro plonge sous terre, il s’étonne de ne plus rien voir dans la vitre que notre reflet. Il nous montre du doigt en riant. Il se lance ensuite dans un entortillement de doigts assez impressionnant, faisant des formes surréalistes avec ses mains, m’invitant à le regarder faire et à le féliciter. Il m’offre un spectacle passe-temps que je suis obligée d’apprécier et d’encourager. Je lance des « Bravo! » « Et ben dis donc, quelle souplesse! », sur un ton enjoué qui, je l’espère, ne laisse rien paraitre de ma détresse.

J’ai mal à en crever.

Tout à coup, un homme s’approche de nous. Comme cela arrive si souvent dans le métro, il fait la manche et il demande quelques pièces aux passagers. Lorsque l’homme arrive à notre niveau, il se raidi instantanément. Son sourire disparait et le spectacle des mains cesse dans la seconde.
J’esquisse un sourire gêné et bredouille un «non, désolée» à l’homme qui est déjà reparti dans sa quête, avec l’espoir que les autres passagers soient plus généreux. Un épisode fréquent et dérisoire pour nous mais qui change la donne pour lui.

Il lui a fait peur. Il a été déstabilisé. Il se renferme alors avec une telle force que j’en suis moi-même totalement déroutée. Notre destination n’est encore qu’à 4 stations de métro et il est évident que son mal-être va crescendo, il étouffe dans cette rame fermée, il panique et il est maintenant à deux doigts de se mettre à pleurer. Alors que nous ne sommes pas arrivés, je prends alors une décision sans appel et lui dit : « Allez, viens, on descend là ».

Il me suit sans broncher. Je sais instinctivement qu’à partir de là, tout est dans mon camp pour éviter que l’après-midi ne tourne en eau de boudin.

A moi de montrer un optimisme sans faille pour lui changer les idées et ramener le beau temps.

Une fois dehors, la pluie et le vent n’ont pas cessé. Je déplie aussi vite que possible le parapluie et le serre contre moi pour que nous soyons bien protégés tous les deux. Il insiste pour tenir le parapluie. Bien qu’une fois qu’il tient les choses en main je ne suis pratiquement plus protégée, je n’ai pas le cœur à l’en empêcher.

Je serai mouillée, et après ? J’ai l’impression de ne plus avoir la moindre sensation.

Nous descendons la Canebière, serrés l’un contre l’autre, sous ce parapluie de fortune. Nous sommes à quelques jours de Noël. La ville a revêtu ses plus beaux atours, des décorations splendides.

Je marche lentement, pour passer du temps. Prenant le temps à chaque fois, de lui montrer ça et là des petites choses.

«Regarde là, tu as vu tous ces santons?». «Oh qu’elle est belle cette église maintenant qu’ils l’ont restaurée!». «Hum, tu sens ? ça sent bon les marrons chauds!».

Je m’efforce d’avoir une voix posée, enjouée, monocorde, qui ne traduit aucune de mes émotions internes.

Est ce qu’arrivée à un certain seuil, à l’intolérable, la douleur cesse ?

Lui est redevenu tout sourire. L’épisode de la quête dans le métro est déjà loin, oublié. Il s’amuse à vouloir marcher vite, puis très doucement, il saute à pieds joints dans les flaques pour nous éclabousser ce qui le fait rire alors que je pense à ses pieds mouillés et au fait qu’il risque d’attraper froid, il me montre de minuscules petites tâches blanches par terre, probablement de la peinture, en me disant «tout petit, tout petit». Il essaie de les gratter pour les enlever à même le sol.

«Ne touche pas à ça, c’est sale»

Je me hais mais je ne m’arrête pas à ces recommandations. Tout au long de l’après-midi, je lui répète 100 fois : «Ferme bien ton blouson, il fait froid», « Attention avec le parapluie, tu vas être tout mouillé », « Tu veux pas moucher ton nez ? il coule »

Il s’exécute toujours avec bienveillance, ne remettant pas mes paroles en doute.

Il me raconte mille choses mais je n’en comprends pas une. Il me montre les vitrines des magasins, un détail insignifiant qu’aucun passant n’aurait jamais remarqué et se lance dans une explication que je ne comprendrais jamais.

Parfois, il cherche dans ses poches des objets qui n’y sont pas, frotte sur lui des tâches imaginaires, ouvre et ferme son blouson frénétiquement. Il se met à faire de grands pas, des pas de géant ou des tous petits pas de fourmi, ou encore il se poste devant moi et se met à faire des moulinets avec ses bras. Comme s’il s’échauffait pour une épreuve sportive connue de lui seul.

Les passants jettent alors sur moi un regard étrange mêlé à la fois de surprise, de peur, d’interrogation … Que se passe-t-il ? Pourquoi fait-il ça ?

J’ai cessé de regarder les gens, je n’ai plus la force de soutenir les regards depuis belle lurette.

Quand nous rentrons dans un magasin, je vois qu’il est gêné de la foule, du monde, du bruit, il est mieux dehors. Avec toute la gentillesse qui le caractérise, il veut s’adresser à tout le monde, à n’importe qui, se lançant dans des tirades perdues d’avance que lui seul comprend et qui laissent les gens complètement pantois. Je le tire doucement par le bras,  gentiment « Excusez nous Madame, au revoir… Allez viens, on y va ».

Toujours garder le sourire. Ne pas montrer une seule pointe d’agacement.

Déjà presque 2h à errer, je suis trempée et pour se réchauffer un peu, nous entrons dans un café. Je commande un expresso pour moi et un chocolat chaud pour lui.

En attendant la commande, je lui dis qu’il peut enlever ses gants. Il s’exécute et les pose sur sa tête avec un air malicieux. Ca le fait rire alors je dois rire aussi, tout en lui disant «C’est ça oui, ça ne se met pas sur la tête, des gants !» Et de les lui enlever discrètement pour les poser sur la table.

Quand le serveur apporte notre commande, il verse le sucre en poudre dans sa main et boit le chocolat à la petite cuillère. Sa main reste suspendue en l’air au dessus de son bol, il n’a pas compris qu’il devait mettre le sucre dans le bol et non le laisser dans sa main. Je tente de lui expliquer mais il ne comprend pas, je n’ai pas le courage d’insister, il finira par s’étonner de tout ce sucre dans sa main une fois que le chocolat sera fini.

J’ai envie de fondre en larmes. La fatigue qui me terrasse est si intense que je pourrai m’écrouler là. Tout de suite. A la table de ce café du centre ville de Marseille. Me rouler en boule sous la table, me boucher les oreilles et attendre. Attendre que ça passe. Mettre le visage dans un oreiller et hurler ma douleur à m’en rompre les cordes vocales.

Je pourrais faire ça mais je continue de sourire lorsqu’il me regarde. Je ne peux pas.

Voulant conserver un semblant de normalité dans ce pathétique tête à tête, il me parle. Beaucoup. M’explique que les voitures que nous voyons par la vitre ne peuvent pas. Ne peuvent pas quoi ? Aller. Aller? Non, voler. Voler? Voler là. Dans le café? Oui, c’est vrai. Les voitures ne peuvent pas voler dans le café.

Je fais semblant de comprendre et de trouver logique ce qu’il me dit alors que tout est surréaliste. J’approuve tout en souriant.

Je me dis que toute cette surenchère de parole doit l’épuiser. Il n’est pas encore l’heure, nous continuons à errer sous la pluie. Je regarde ma montre sans cesse et ces minutes qui ne passent pas …

Il fait nuit et le coup de fil que nous attendons pour rentrer arrive enfin. On doit venir nous chercher au métro pour nous reconduire à la maison. Après des heures de marche sous la pluie, nous rentrons enfin. Il y a un monde fou dans la rame, nous sommes collés les uns aux autres.

Comme à l’aller, je sais que c’est une situation génératrice d’angoisse pour lui et je prie pour qu’il se tienne tranquille pendant les 15 petites minutes que durent le voyage. Je le vois se décomposer stations après station. « Plus que 3 » je lui dis. « Plus que 2 ». Jamais les stations ne m’ont parues si éloignées les unes des autres. « C’est bon, on descend là ! ».

Mais c’est trop tard. Il ne sourit plus. C’est fini. Le cœur n’y est plus. Je vois ses mâchoires se crisper chaque seconde un peu plus. Il m’échappe dès que les portes s’ouvrent, il s’enfuit à toute vitesse, court dans les escalators, je ne sais pas où ni comment mes jambes trouvent la force de me porter  mais je cours derrière lui comme une forcenée pour le rattraper, bousculant les gens médusés de cette scène étrange en m’excusant. C’est l’heure de pointe, la station est bondée et je sais sans même le quitter des yeux que tout le monde nous regarde.

Après quelques minutes de course poursuite, je finis par le rattraper. A bout de souffle, je lui explique qu’il ne faut pas faire ça, qu’il m’a fait peur, que c’est dangereux et qu’il doit rester avec moi. Je sais que c’est trop d’informations, qu’il ne comprend pas … De toute façon, il n’écoute pas un mot et dès que nous sommes dans la voiture, il fond en larmes.

Lui demander pourquoi n’a aucun sens. Il n’y a pas de raison. C’est comme ça.

C’est comme ça tous les jours.

Alors je le cajole, le rassure, lui dis «Allez, viens là … chuuuuuuut … c’est rien, ça va passer, c’est un vilain orage qui passe … »

Je lui parle comme à un enfant qui aurait un gros chagrin.

Mais ce n’est pas un enfant.

C’est mon père, atteint de la maladie d’Alzheimer.
Une maladie dont il est impossible de guérir.

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