Et nous, qui viendra nous voir ?

thumb_IMG_0956_1024

Je suis retournée à la maison de retraite … Et cette fois-ci à été bien différente des précédentes, notamment de celle que je vous avais raconté ici.

Cette fois, ma grand-mère n’était pas dans sa chambre mais au salon, dans un fauteuil assez étrange. Un genre de maxi-cosi pour vieux. (En réalité, ils appellent ça un fauteuil coquille).

Une vingtaine d’autres personnes âgées étaient là, elles aussi, au milieu du salon, toutes assises dans des fauteuils, roulants pour la plupart, par petits groupes de 5 ou 6 autour de tables circulaires. J’ai pris une chaise et je me suis assise à côté d’elle, avec ma main dans la sienne. J’ai regardé les personnes tout autour de nous, et ce que j’ai vu m’a fendu le coeur.

Toutes les 10 minutes environ, une dame se mettait à crier des choses incompréhensibles, sans raison apparente, ou peut être seulement celle de crier l’horreur.

Un autre insultait quiconque passait devant lui, avec des mots fleuris dignes des plus grands soirs de match au vélodrome.

Une autre voulait retourner dans sa chambre mais ce n’était pas l’heure, pas encore, après le gouter lui a précisé une bonne dizaine de fois l’aide-soignante avec une patience infinie.

Une autre, complètement voûtée et à moitié assoupie, a fini par s’effondrer la tête contre la table, et s’est mis à en suçoter le rebord.

Et puis une autre, une des rares qui marchait encore, m’a demandé de la relever pour aller jusqu’à sa chambre. Dégoulinante de transpiration, elle devait peser dans les 120 kilos et je n’ai jamais su si le craquement qui a suivi venait de son dos ou du mien.

Et puis un autre, qui s’est tourné vers moi et qui a magnifiquement résumé la situation « ils m’ont mis là et m’ont abandonné » m’a t-il soufflé … Je n’ai pu lui répondre que par un sourire désolé, comme si j’étais moi même responsable de sa situation et de celle de tous les résidents.

Enfin, une dame très âgée, qui s’est mise à pleurer à chaudes larmes, comme ça, d’un coup, sans crier gare… L’aide soignante s’est approchée d’elle pour en savoir la raison mais il n’y en avait pas, et quand bien même il y en avait une, la dame aurait été bien incapable de la formuler … L’aide soignante s’est contentée de la cajoler en attendant que l’orage passe… Comme on le ferait avec un bébé.

J’ai commencé à me sentir mal, mal à l’aise, étouffée par cette atmosphère trop lourde, suffoquée par cette odeur difficilement supportable. Heureusement, nous étions près de la fenêtre et une légère brise venait m’aider à respirer. J’ai serré la main de ma grand-mère un peu plus fort, comme si, comme quand j’étais enfant, sa présence avait quelque chose de rassurant. 

Nous étions dimanche après midi et je n’ai pas croisé un seul visiteur.

Mais c’est vrai, il faisait beau, il fallait profiter des derniers instants de plage. Et puis, c’était la veille de la rentrée, il fallait peut-être préparer les affaires … Bizarrement, il y a toujours une excuse, quelque chose de plus urgent à faire, on a jamais le temps d’aller là bas, d’aller perdre une heure avec des gens embarrassants, qui ne servent plus à rien… Ils ne nous reconnaissent même plus, les cons.

Que ce soit clair, je ne suis pas une donneuse de leçon hein, moi même je redoute tellement d’y aller que je me trouve sans arrêt des excuses jusqu’au moment où la culpabilité me bouffe tellement que je me mets un grand coup de pied aux fesses. Et je n’en suis pas fière. Oh non.

Et puis, il y avait ce silence … Oppressant. Etouffant. Il était 15h et pas un seul ne parlait, aucune conversation en cours… Rien d’autre que le fond sonore de la télé que personne ne regardait. Tous étaient hagards, les yeux dans le vide, à attendre … A attendre quoi au juste ? Le gouter ? La mort ?

J’ai raconté des banalités à ma grand-mère, qui n’en a sans doute pas compris un mot, tout en caressant ses cheveux si doux.

Je dépense des fortunes en produits capillaires, et elle à 94 ans, avec juste un shampoing sans doute pourri, a les cheveux d’une douceur incroyable. Cherchez l’erreur génétique.

BREF.

Je suis restée une heure je crois, peut être plus, peut être moins, le temps s’écoule si différemment dans ces endroits … Et si parfois en partant, j’ai l’impression d’avoir bien fait d’y aller et d’avoir soulagé ma conscience, cette fois, je me suis effondrée en larmes dans les bras de Chéri qui m’attendait dehors avec le Bouledogue.

Il n’a pas cherché à me consoler, des mots, il n’y en avait pas. Il m’a juste serrée très fort contre lui et c’est tout ce dont j’avais besoin.

On a pris la route du retour et j’ai emporté des dizaines de visages gravés dans ma mémoire, des gens qui me hantent maintenant, des gens seuls, des gens qui souffrent, des gens dont l’existence ne se résument qu’à ça, dont l’univers ne va pas au delà de la fenêtre de leur chambre.

Je n’en ai pas vu un seul sourire. 

Le soir, on s’est ouvert une bonne bouteille de vin. Un grand cru qui m’a couté un bras et qu’on gardait pour une « occasion ». Mais quelle occasion ?

L’occasion, c’est maintenant, c’est tout de suite.

La vie, c’est aujourd’hui. 

Publicités