Faire le deuil de cette relation qui ne sera jamais celle dont je rêvais

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Je rebondis sur le très bel article de ma copine Maman Rose (que je vous invite fortement à aller lire) qui parlait récemment de faire le deuil de l’enfant imaginaire. Comme vous le savez, je n’ai moi même pas d’enfant mais, il y a un peu plus de 3 ans maintenant, en rencontrant mon cher et tendre, j’ai écopé du même coup de ce merveilleux statut de belle-mère d’adolescents (au grand casting de la vie, c’est le rôle légèrement ingrat dont personne ne veut vraiment mais que, bon gré mal gré, on est bien obligés de jouer quand même)

Le plus grand est désormais presque autonome (je dis bien presque) et presque mature (je dis bien presque)(coucou la lettre des huissiers qui arrive dans ta boite aux lettres pour des dettes qu’il a accumulées). Il vient régulièrement à la maison sans y vivre complètement, et la relation que nous entretenons avec lui est de plus en plus apaisée et équilibrée.

Le plus jeune vit avec nous une semaine sur 2 depuis septembre (auparavant, il était avec nous en permanence) et, à 16 ans, il est en plein dans ce qu’on appelle la « crise d’adolescence »

Voilà pour un rapide rappel de décor.

La semaine dernière, nous étions invités à diner chez nos nouveaux voisins. On a mangé des coquillages et des huitres chaudes à se rouler par terre mais là n’est pas le sujet (incroyable mais vrai, on ne va pas parler de bouffe aujourd’hui)

Nos voisins, pendant la semaine et le temps scolaire, accueillent chez eux le fils d’un ami qui est scolarisé dans un établissement spécial à Marseille (les parents habitent loin, ceci expliquant pourquoi il loge chez les voisins le temps de l’école).

16 ans.

Hum. Ca me rappelle vaguement quelque chose.

Nous étions donc invités chez eux et, alors que je m’attendais à voir (ou plutôt apercevoir) la copie conforme de l’Ado, renfermé, taciturne, ne parlant pas, fuiant tout contact avec les adultes…, il est arrivé tout sourire, est resté à table pendant tout le repas à discuter volontiers avec nous, arrivant même à mettre de côté son téléphone, n’ayant pas peur d’exposer ses opinions et de les confronter avec les nôtres dans des débats philosophiques passionnants sur la vie, son sens et ses questions existentielles qui restent à jamais sans réponse …

On a eu aussi un long moment d’échange très agréable autour de la musique où il nous faisait écouter son univers et nous le notre, passant du lyrique au rap, du métal à la musique du monde… Avec toujours un avis intéressant sur la question tout en restant à l’écoute et prêt à se remettre en question.

J’ai eu tout de suite beaucoup d’affection pour cet ado et je suis ressortie de là avec l’impression d’avoir passé une belle soirée et d’avoir fait une belle rencontre.

Mais très vite, le vague à l’âme a remplacé la douceur et j’ai vite compris pourquoi :  j’aurai adoré que l’Ado du Chéri soit comme lui.

Qu’on puisse construire une vraie relation, qu’il sorte le nez de sa chambre de temps en temps, qu’il nous parle, et pas seulement parce qu’il veut s’acheter des chaussures, ne serait ce que pour demander « Comment ça va? », qu’il soit curieux et ouvert aux choses et aux autres, qu’on puisse partager, échanger.

Mais l’Ado du Chéri n’est pas comme ça.
L’Ado du Chéri est même son exact opposé. Question de caractère, de parcours de vie, de tout un tas de facteurs qu’on ne maitrise pas.

J’ai été extrêmement chamboulée sur le coup de me dire que cela aurait été possible (la preuve) mais que ce ne sera jamais le cas.

Bien sur, j’ai culpabilisé d’avoir de telles pensées, de ne pas réussir à l’accepter tel qu’il est et d’en souffrir même… Il y a des ados qui sèchent les cours, qui sortent non stop, qui font des conneries, qui boivent, qui fument, qui se droguent, qui sont agressifs, ce qui n’est absolument pas son cas… Ca pourrait donc être bien pire évidemment !

Depuis qu’il est arrivé vendredi soir, il n’est sorti de sa chambre que pendant 10 minutes pour avaler le contenu de son assiette et repartir aussitôt. Les tentatives d’amorce de la conversation se soldent toujours par un échec : – « tu vas voir tes copains cet après midi? » – « Non » – « ils sont pas là? » – « si » – « ah t’as pas envie de sortir alors? » « Non »

OKAAAAYYY.

En ce moment, quand il est chez sa mère, il vit des choses très pesantes : on est jamais vraiment prêt à  faire face à la maladie d’un proche, peut être encore moins quand on a 16 ans. Forcément, quoi de plus normal, il ramène ses douloureuses valises et porte toujours sa souffrance quand il vient chez nous.

Il reste la plupart du temps dans une réalité virtuelle, que ce soit les jeux vidéos, la télé, l’ordinateur ou son téléphone, pour s’échapper dans un monde moins douloureux sans doute.

J’aurai tellement aimé pouvoir l’aider dans ce moment difficile, pouvoir l’écouter, lui parler, être une épaule, une oreille … Mais c’est impossible. Porte close. Fermée à double tour. Aborder le sujet, c’est toujours se heurter à un mur. Tout va bien selon lui, alors que de toute évidence ce n’est pas le cas, il n’a besoin de rien n’y personne, et surtout pas de nous.

On ne peut pas dire que sa présence à la maison soit gênante puisque c’est un fantôme que l’on aperçoit que très brièvement.

Mais malgré tout, derrière sa porte toujours fermée, dans sa chambre toujours silencieuse, je sens la souffrance.

Je sens la souffrance sans même le voir, je sens les vibrations dans la maison, je sens l’ambiance lourde et pesante, je ressens le silence comme un poids énorme et malgré toute la bonne volonté du monde, je n’arrive pas à en faire abstraction.

Sa souffrance me fait souffrir et je me sens complètement impuissante. 

Il parait que la souffrance doit être acceptée et vécue en tant que telle. Il parait qu’il faut apprendre le détachement. Il parait qu’il faut faire le deuil de tout ça. Comprendre que ça ne sert à rien de s’acharner. Renoncer pour ne plus se rendre malade et accepter la situation.

Faire le deuil de ce que j’avais imaginé et de la relation idéale que j’avais rêvée. Accepter la différence entre le rêve et la réalité. Accepter cet enfant qui n’en est plus vraiment un tel qu’il est.

Cet enfant qui n’est pas le mien, dont je ne suis pas responsable et qui ne sera jamais proche de moi.

« Avoir le courage de changer ce qui peut l’être, accepter avec sérénité ce qui ne le peut pas et posséder le discernement nécessaire pour faire la différence entre les deux » .

Et bien, j’ai encore du boulot!

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