Et sa main dans la mienne …

IMG_3740Cela faisait longtemps que je n’étais pas allée la voir … Je n’ose même pas dire depuis combien de temps tellement je me sens honteuse et que la culpabilité m’assaille. Disons juste que ça faisait longtemps. Trop longtemps.

Des raisons, j’en avais des milliers. A commencer par une phobie de plus en plus développée pour ces établissements que j’ai fréquenté beaucoup trop tôt, à mi-chemin entre l’hôpital et le mouroir. Ces établissements à l’odeur si particulière, un mélange de vieillesse et de médicaments, de produits nettoyants et de naphtaline. De mort peut être aussi un peu. Un établissement semblable à celui dans lequel je suis allée récupérer les maigres affaires de mon père lorsqu’il nous a quitté.

Une maison de retraite médicalisée.

Ma grand-mère, comme des milliers d’autres personnes âgées, y réside depuis maintenant presque 3 ans. Sa chute a été vertigineuse. On m’avait prévenue qu’elle n’était plus celle que j’avais connu la dernière fois que j’y étais allée.

Ok, cela dit, après avoir vu mon père compter des papillons imaginaires, je ne risque plus rien, les gars.

Pourtant, voilà des jours que je tergiversais. J’avais envie d’y aller mais je redoutais tant ce moment. Et puis, cet après-midi, j’ai pris la voiture en disant à Chéri que j’allais faire 2 courses et j’ai conduit sans réfléchir. Je me suis garée et j’ai poussé la porte.

La même odeur était là. Toujours là. J’ai demandé à la première blouse blanche que j’ai croisée la chambre de celle sans qui je ne serais pas là.

« Premier étage. En sortant de l’ascenseur vous prenez à droite et c’est tout au fond du couloir. Il y a son nom sur la porte »

J’ai traversé une grande pièce pleine de personnes plus ou moins en forme en pleine partie de loto. « numéro 26″. Ils me regardaient tous comme une apparition divine. « numéro 53« . J’ai dit bonjour et je me suis engouffrée dans le couloir.

La porte de sa chambre était entrouverte. J’ai frappé comme si j’avais peur de la déranger et je l’ai trouvée recroquevillée dans son lit, les yeux ouverts. Tombée de son lit la semaine dernière, elle était couverte de bleus sur le visage. Si maigre, si frêle, si fragile.

« Bonjour Mamie, c’est Laurie… Ta petite-fille »

J’ai eu l’impression qu’elle était contente mais la vérité c’est que je n’en ai aucune idée. Peut être qu’elle me prenait pour une inconnue ou une nouvelle aide soignante. Une aide soignante plutôt gentille qui lui a pris la main et lui a parlé de tout et de rien.

Elle aussi me parlait mais dans une langue que seules les personnes qui sont déjà un peu parties maîtrisent et dont je n’ai pas compris un seul mot.

J’ai serré sa main dans la mienne, je l’ai embrassé, j’ai caressé ses cheveux et sa joue sur les endroits qui n’étaient pas tuméfiés.

A un moment, ses yeux se sont plantés dans les miens. Son regard sans expression autre que la lassitude m’a transpercé et je lui ai souri pour masquer les larmes qui me montaient aux yeux. Pas ici. Pas maintenant. Pas question.

Tout en lui parlant, je pensais à toutes ces personnes âgées qui attendent la fin de leur vie. Toutes ses personnes qui, il y a quelques années encore, ont élevés des enfants, ont eu un métier, une famille, des responsabilités, des rêves plein la tête, des ambitions, des problèmes d’argent peut être, des histoires d’amour et de sexe… Toute une vie en quelque sorte. Pas un d’entre eux n’aurait espéré cette fin, c’est certain.

Et nous, on est là à se prendre la tête avec nos petits problèmes de merde. Nos soucis avec untel ou untel, nos kilos en trop, nos boutons sur la joue, notre agacement parfois au travail, nos questions sur qui va apporter quoi pour le réveillon et est-ce qu’il y aura assez à manger. Que du vent.

5 minutes dans un endroit comme celui-ci suffissent à remettre les choses à leur place.

Je suis restée encore avec sa main dans la mienne puis est arrivé le moment de lui dire au revoir. J’ai embrassé cette femme de 93 ans et de 30 kilos. Cette femme qui m’a vu naître, qui m’a soigné des jours durant pendant que je faisais la varicelle, la rubéole et j’en passe, qui m’a fait des dizaines et des dizaines de gâteaux, qui m’a tant donné et qui m’a transmis tant de choses… et je lui ai dit à bientôt.

J’ai eu l’impression que sa main a serrée la mienne plus fort à ce moment là et qu’elle a eu l’air déçue que je ne reste pas encore plus.

Peu m’importe de savoir si elle m’a reconnue ou non et si elle a compris ce que j’ai dit ou non. Ce dont je suis certaine, c’est que ma présence et l’amour que je lui ai donné cet après midi lui ont fait du bien.

C’est tout. Ca suffit.

« A bientôt, mamie. Je reviendrais très vite, c’est promis. »

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