Quand j’étais « l’autre femme » …

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2011

Je viens de refuser une autre sortie. Encore une.
Je n’ai pas le courage d’aller rire et faire semblant, faire croire que tout va bien. Pas encore une fois. Je préfère rester dans l’attente. Compter les heures et les minutes, écrire ce mal qui me ronge, le sentir me mordre les tripes, me familiariser avec la douleur. Jouer les scènes à venir et celles déjà passées.

Il y a t-il quelque chose de pire que d’attendre de vivre ?

Être dans cette attente m’est à la fois nécessaire et douloureux. Je me déteste de l’attendre mais j’ai besoin de ce calme avant la tempête.

Être seule et l’attendre, c’est un peu ma façon d’être avec lui. Dans cette attente, il n’y a que nous deux. Je peux penser à lui autant que je veux sans être dérangée. Dans la pénombre de la nuit, personne n’est là pour faire distraction de la douleur, du manque.

L’autre jour, en faisant la queue dans un magasin, une dame derrière moi a dit « On passe notre vie à attendre ici !»

J’aurais voulu me retourner et lui dire : « Vous venez de résumer ma vie, Madame : je passe ma vie à attendre. J’attends que l’amour veuille bien de moi, j’attends sa venue, j’attends qu’il m’embrasse, qu’il me dise qu’il m’aime, j’attends tout de lui, lui qui n’attend rien de moi. J’attends qu’il quitte sa femme ou alors qu’il me quitte sans plus jamais me donner de nouvelle, j’attends que la douleur cesse, j’attends que le temps passe, j’attends tout Madame, j’attends de vivre »

Il doit venir demain matin. Il passe devant chez moi pour aller travailler après avoir déposé son fils chez la nounou et il a proposé de s’arrêter. Lui comme moi savons parfaitement ce que ça veut dire. J’ai dit oui. Je dis toujours oui.

Je ne cesse d’imaginer la scène, je la voudrais parfaite, je la voudrais à son image. Penser à lui, penser à cet instant où ses lèvres se poseront sur les miennes, où sa langue caressera la mienne, ce sentiment de complétude qui m’envahira alors. Et cet abandon total de soi.

Je ne sais pas s’il aime le café le matin. Alors j’ai fait du café. Juste au cas où.
Peut être qu’il préfère boire du thé. Alors j’ai fait du thé. Juste au cas où.
Demain j’irai chercher des croissants et des pains au chocolat. Je nous imagine en train de prendre un petit déjeuner, riants, complices.

« Pauvre idiote. Tu sais très bien qu’il ne boira rien et qu’il partira aussitôt. Comme toujours »

Nous sommes la veille au soir, un profond sentiment de solitude m’envahit. Je me hais de faire tout ça. De me préparer dans les moindres recoins. Et s’il ne venait pas ? Et si le monde s’écroulait sous ses pieds sans même avoir reçu ma dose de drogue ? Et si … ? Et si … ?

Je me verse un verre de vin. L’alcool brûle mon ventre vide dès la première gorgée. L’ivresse monte peu à peu. J’aimerais lui faire l’amour légèrement ivre. Que l’inhibition, la peur que je peux ressentir parfois de ne pas lui plaire, de le décevoir, de ne pas être à la hauteur, soit anesthésiée par le vin. Que les centilitres fasse tomber toutes les barrières.
Je me verse un autre verre. Qu’il est doux et agaçant d’attendre. Qu’il est bon et douloureux d’aimer.

L’alcool est doux, l’alcool est dangereux. Un poison enivrant. Il est l’alcool.

Je me réveille en sursaut d’un sommeil pourtant sans rêve. Il est 3h45 et je sais que je ne me rendormirai pas. C’est à la fois trop proche et trop lointain de sa venue réelle. En chair et en os. Alors que les minutes défilent, une à une, si lentement, je pense, encore et encore.

A 6h00, il fait encore nuit noire. Les informations de la radio transpercent le silence de la nuit, le silence dans lequel j’étais installée depuis plusieurs heures, uniquement troublé par le mouvement régulier de ma respiration.

Je suis fatiguée.

Je suis fatiguée mais c’est le jour J que j’attends et attend depuis des jours et je n’ai pas le droit d’être fatiguée. Alors, je me lève, file sous la douche, me lave les cheveux, fait un masque, épile les poils disgracieux, me fait un brushing pour dompter mes cheveux et en faire une matière souple et agréable dans laquelle il aimerait glisser sa main, je me maquille très légèrement, je vais faire couler le café qu’il ne prendra peut être pas, je branche les informations de 7h que je ne regarde pas, la seule information du jour, c’était sa venue, ici, dans quelques heures, dans quelques minutes.

Ouf, j’ai failli oublier les croissants ! Vite, un saut à la boulangerie. C’est bon, tout est prêt.

Le soleil commence à se lever. Je regarde le ciel devenir vert, puis orange, et la vie reprendre ses couleurs. J’aime les levers de soleil, quand le jour n’a pas encore commencé et qu’on ne sait pas de quoi il sera fait. Un lever de soleil est une promesse d’avenir. J’aurais aimé qu’il le voit avec moi.

Le silence est devenu pesant tout à coup. Je branche de la musique pour faire taire la petite voix dans ma tête qui me dit « mais tu crois quoi ? Que vous allez regarder un lever de soleil ?  il ne sera jamais avec toi, pauvre idiote, il est marié »

J’attends. J’attends. J’attends encore. Il est en retard.

Enfin dans ces minutes interminables où l’attente est à son paroxysme, le SMS que j’attendais depuis 4 jours est arrivé. Une petite musique qui provoque des papillons dans mon ventre. Je lâche tout pour le lire aussitôt.

C’est le couperet : « Ma chérie, je suis désolé de ne pas avoir pu te prévenir avant mais … » s’en suit une explication, un empêchement professionnel. Sa femme se charge de déposer son fils chez la nounou car il a une urgence au boulot. Il ne passera pas devant chez moi ce matin.

Puis un autre sms, tout de suite après « J’espère que je t’ai pas bloqué mon amour, on se voit quand ? ».

Je ne réponds pas, je ne répondrai pas.
La détresse qui m’assaille est si intense que je pourrais m’effondrer, là, ici tout de suite. Les larmes me montent aux yeux. S’il fallait encore que je touche du doigt mon manque de place dans sa vie, cette fois c’est bel et bien fait. De rage, je jette le café dans l’évier et les croissants à la poubelle. Je n’arrive pas à retenir les larmes.

Tout est dit, tout est vécu. J’aimerais pouvoir reprendre ma vie d’avant. Ma vie sans lui. J’aimerais ne l’avoir jamais rencontré.

Mais ça fait 10 ans. 10 ans que je vis la même chose. Cette scène, je la connais par coeur. 10 ans qu’il me balance des miettes d’intérêt. 10 ans que sa présence me fait sentir aussi vivante que morte. 10 ans que je n’arrive pas à dire stop.

J’ai été l’amie, l’amante, la confidente, j’ai « assisté » de loin à son mariage, à la naissance de son fils, à ses réussites professionnelles, à ses joies, à ses peines, j’ai été l’oreille qui écoute ses doutes, son mal être, la personne derrière le masque, sa bulle d’oxygène quand tout va mal. Une présence tapie dans l’ombre.

– « Entre midi et deux tu pourrais ? »
– « Je pourrais oui mais je n’en ai pas envie »

J’arrive au bout de ce que je peux supporter. Il va falloir que ça cesse.
J’ai cru que devant ma barrière il se heurterait, il insisterait. J’ai cru qu’il allait encore envoyer des SMS, m’appeler, s’excuser encore, me demander pardon, pardon mon amour tu sais que je fais tout mon possible pour te voir, tu me manques tellement… mais il n’y a rien eu. Il s’est évanoui dans son absence. Il n’a même pas essayé.

Je le hais.
Et je me hais encore plus de ne pas réussir à me passer de lui.

Edit : Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés ou de malentendus, c’est un texte que j’ai écrit il y a longtemps et une situation qui a pris fin le jour même où j’ai rencontré l’amour (le vrai, celui qui fait du bien à l’âme). Elle fait complètement partie du passé aujourd’hui … à mon grand soulagement et sans aucun regret ! 

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