La salle d’attente

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Nous sommes tous les 2 dans cette salle d’attente. Côte à côte, les jambes croisées de la même façon et les mains jointes. Le silence qui règne ici est assourdissant. On ne bouge pas, on ne parle pas, on ne rit pas. Respirer, c’est déjà presque faire trop de bruit.

Aujourd’hui, c’est le jour du verdict. Celui où on va savoir s’il faut encore se battre ou si on a gagné et que tout est fini. Cela doit faire à peine quelques minutes que nous sommes assis et pourtant l’attente commence déjà à être pénible. Toutes ces secondes qui passent renforcent l’angoisse et me font à imaginer le pire.

Je regarde les gens autour de nous et je me demande pourquoi ils sont là, eux aussi. Quelle mauvaise nouvelle les a amené jusqu’ici ? Ce jeune homme, pourquoi est-il là ? Et ce vieux couple, qu’est ce qui tourne pas rond chez eux ?

On appelle ton nom. C’est ton tour. Tu te lèves et je reste assise puisque tu préfères que je ne vienne pas avec toi. Je comprends, j’aurais fait pareil. Pour t’épargner, au cas où.

Ma main lâche ton bras, je te laisse partir. Je t’accompagne des yeux et d’un sourire.

Tu rentres dans ce cabinet et quand la porte se ferme sur tes talons, mon sourire s’efface. Ce n’était qu’un sourire de façade bien sur. Une façon de me montrer confiante et rassurante, te dire « mais non, arrête, ça va bien se passer! » « arrête de t’angoisser, il n’y a pas de raison!« .
Tous ces mots que j’ai prononcé tant de fois ces derniers jours, comme un mantra, une méthode Coué à 2 sous pour tenter d’apaiser ton stress et conjurer le sort.

La vérité, c’est que je suis terrifiée moi aussi. Et à présent que je suis seule, sans toi, à t’attendre, je sens la peur s’emparer de tout mon corps.

Mon ventre se tort, les larmes me montent aux yeux. Je sens les regards se poser sur moi, les gens aussi doivent se demander pourquoi on est là. Je baisse la tête. J’essaie de lire pour passer le temps et me changer les idées mais je ne comprends pas un mot de ce que j’ai sous les yeux. Il fait chaud, je sens des gouttelettes de transpiration se former au creux de ma nuque. Mon rythme cardique s’accelère et je commence à manquer d’air.

« Allez, respire, tu vas pas te trouver mal ici non ? Calme toi…« 

Me calmer ? Mais comment je peux me calmer ? Je suis en colère ! Très en colère ! T’as pas le droit de me laisser toute seule dans cette galère, tu m’entends. Moi, je peux pas sans toi. C’est trop tard, si tu voulais partir, c’était avant, avant qu’on se rencontre, plus maintenant. Pas maintenant que ma route a croisé la tienne. Trop tard. De toute façon, je veux pas que tu sois là, dans ce cabinet, c’est moi qui devrait être à ta place, je veux prendre ta place, ta maladie, je veux pas que tu souffres. Moi je m’en fous mais pas toi.

Ça bouge dans le cabinet, un bruit de chaises, toute ma colonne vertébrale est électrifiée, je voudrais mourir tellement j’ai peur du moment qui va suivre.

Tu sors et dans une esquisse de sourire que je ne sais pas interpréter tu me dis : « tu viens? »
Je ne sais pas comment, mon corps t’obei alors que je pensais que mes jambes étaient paralysées. Et nous sortons, main dans la main. Ma main que tu serres fort. Mais ça veut dire quoi, bordel?! Tu serres pour me rassurer et me dire que tout va bien ou bien tu serres parce que tu as besoin de moi?! Ça veut dire que tout va bien ou ça veut dire que tout va mal?!

Les 3 étages que l’on descend à pied me paraissent une éternité.

Une fois dehors, tu me dis :
– « J’arrive pas à le croire, tout va bien »
– « Comment ça tout va bien ? »
– « Oui, oui, tout va bien, il n’y a plus rien. Rien de rien. Je redeviens un patient lambda avec une surveillance normale »
Puis tu te crois obligé d’ajouter en riant : « Désolé … Tu vas devoir me supporter encore un moment« 

Tu me prends dans tes bras et on se serre à se faire mal. Je ne sais pas si je ris ou si je pleure. Comment c’est possible, un tel miracle ?

Après une minute ou une heure, je ne sais plus, on laisse derrière nous le service d’oncologie.
Et on rentre chez nous.
La vie nous attend encore.
Ce n’est pas encore l’heure.

« Et puis comment je ferais sans toi moi ? Et puis comment l’univers il ferait sans toi ? Ça ne pourra jamais fonctionner. C’est impossible. Alors faut pas pleurer ! Faut pas pleurer. Parce que ça va aller je te le promets, ça va aller. Parce qu’on est de ceux qui guérissent, de ceux qui résistent, de ceux qui croient aux miracles. Pas de ceux qui disent que lorsque les tables bougent, c’est que quelqu’un les pousse du pied. Mais un jour tout ça on n’y pensera même plus. On aura tout oublié, comme si ça n’avait pas existé »
Fauve – Blizzard

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