Une heureuse réflexion

heureux

Et si on se culturait un peu de bon matin ?

Oui oui oui, je sais c’est lundi… Le lundi c’est dur, on a qu’une envie, retourner sous la couette. Mais bon, ça fait jamais de mal hein …

Dans le livre « La vie en sourdine » de David Lodge que j’ai fini il y a quelques jours et dont je vous parlerai très bientôt, il y a un passage un peu particulier mais qui m’a énormément plu.

Le personnage principal est un ancien professeur de lingustique et par moment dans le livre, il nous éclaire sur cette science très complexe que certes, tout le monde connait, mais que peu de gens saurait décrire en détail. Si ça t’intéresse et que tu veux savoir en quoi ça consiste concrètement, tu peux d’ailleurs en savoir plus en cliquant sur « linguistique » (elle est pas belle la vie?)

Le passage qui m’a plu étudie l’utilisation du mot heureux et surtout les mots avec lesquels il est le plus souvent employé. J’ai trouvé ça très intéressant, presque amusant, et à 2 doigts de la réflexion philosophique. Je vous laisse découvrir tout ça (si ça vous dit bien sûr, c’est pas obligé non plus)

Extrait :

« Je me suis souvenu d’une observation intéressante à propos des collocations du mot « heureux » dans un livre sur lalinguistique de corpus que je recensais il y a plusieurs années et, qu’après une brève recherche, j’ai retrouvé.

Dans un petit corpus d’un million et demi de mots, les cooccurents lexicaux les plus fréquents de « heureux » parmi les trois mots figurant avant et après étaient « vie » et « rendre« .

Pas étonnant : nous souhaitons tous vivre une vie heureuse, nous aimons tous les choses qui nous rendent heureux. Les cooccurents les plus communs après cela étaient : « entièrement », « mariage », « jours », « semblait », « souvenirs », « parfaitement », « triste », « passé », « sentait », « père », « sentir », « maison ».

Je suis frappé de voir que la plupart d’entre eux sont des mots-clés dans ma propre poursuite du bonheur, ou dans mon absence de bonheur, surtout les noms : « mariage », « souvenirs », « père » et « maison ». Parmi les verbes, « sentir » est manifestement celui qui se combine le plus souvent avec heureux, s’il on compte « sentir » et « sentait » comme un seul mot.

Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, l’unique adjectif parmi tous ces mots, à part « heureux » lui même, est son contraire « triste ». J’ai été surpris que les adverbes les plus courrants qualifiant « heureux » dans le corpus soient « entièrement » et « parfaitement » plutôt que disons « modéremment » ou « raisonnablement ».

Nous arrive-t-il jamais d’être entièrement, parfaitement heureux ? Si c’est le cas, ça ne dure pas très lontemps.

Le mot les plus intéressant est « jours ». Pas « jour » mais « jours ». Larkin a écrit un merveilleux poème à ce sujet :

Days
What are days for?
Days are where we live, 
They come, they wake us
Time and time over. 
They are to ba happy in : 
Whee can we live but days ?

La notion de « jours heureux » est inévitablement évoquée; elle résonne en écho dans notre tête tandis que nous lisons et nous rappelle le caractère fugitif et trompeur du bonheur alors que la collocation familière et nostalgique « jours heureux » est en fait absente de ce poème. Les jours que nous vivons sont toujours inévitablement décevants, pour ne pas être aussi heureux qu’ils l’étaient, ou que nous croyons à tort qu’ils l’étaient, « dans le bon vieux temps », à l’époque où « on filait des jours heureux ». Mais où vivre ailleurs sinon des jours ?

Ah, solving that question
Brings the priest and the doctor
In their long coats
Running over the fields.

Voici une annotation à ce propos : il m’est apparu que les particules négatives avaient peut être été omises de l’analyse des collocations de « heureux », alors j’ai vérifié sur un petit corpus que j’ai sur CD ici à la maison et, comme je m’y attendais, « entièrement heureux » et fréquement précédé de « pas » ou de quelque autre mot négatif comme « jamais ».

Mais généralement « parfaitement » n’est pas qualifié. En fait la distribution est presque exactement la même : « pas entièrement heureux » apparait presque aussi souvent que « parfaitement heureux » et « entièrement heureux » est aussi rare que « pas parfaitement heureux ». Je me demande pourquoi ? « 

David Lodge – La vie en sourdine

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