Hors du temps

boussoleContrairement à la plupart des gens de mon âge, je n’aurai jamais d’adresse email.
Je ne recevrai jamais de powerpoints idiots sur les 30 photos les plus insolites ou les 30 blagues les plus myso sur les blondes. Je ne pesterai jamais contre les spams qui inondent ma boîte aux lettres ou encore contre la lenteur de mon PC.

5 centimes, 10 centimes, 50 centimes, encore 5 centimes … est-ce que j’ai assez pour acheter du pain ?  

Je n’aurai jamais de téléphone portable non plus. L’avantage, c’est que je ne me demanderai jamais si le forfait 2h avec double temps soir et week-end est plus adapté à ma consommation que celui de 3h. Je ne me dirai jamais que chez SFR, le forfait Illymitics est bien plus avantageux que l’Origami de chez Orange. Je n’aurai jamais cet agacement quand ma batterie de téléphone portable tombera en rade juste quand j’en aurai besoin.

Est-ce que c’est bien du pain que je dois acheter ? 

Par contre, je ne décrocherai jamais plus un téléphone pour composer un numéro et je ne saurai jamais écrire un texto. Je n’appellerai plus jamais mes enfants juste pour leur demander comment ça va et savoir si ça se passe bien au boulot. Je ne m’inquiéterai pas de savoir s’ils ont bien fait la vidange de leur voiture comme je leur avais dit ou même de savoir s’il sont heureux.

Où est encore passé mon briquet ?

Je n’aurai jamais d’appareil photo numérique. Le nombre de millions de pixels, les zooms optiques et numériques, le focus, la vitesse d’obturation : c’est du chinois tout ça pour moi. Jamais je n’en aurai un. Je n’aurai jamais d’Iphone, d’Ipad, d’Ipod, d’Itruc ou d’Imuche. Tout ce que les gens ont l’air de trouver fantastique. Quand je me pose une question, je n’ai jamais ce réflexe commun : aller chercher sur Google. C’est dommage car on dirait qu’il y a réponse à tout là-dedans. Et moi, des questions j’en ai tellement…

Tiens, y’a des pièces là … et si je les comptais pour voir combien il y a ?

Quand je suis parti à la retraite il y a même pas 10 ans, je pensais que j’aurai le temps de m’intéresser à tout ça :  les nouvelles technologies comme vous dites. Je me disais que j’aurai le temps d’apprendre, j’ai toujours aimé apprendre de nouvelles choses. Le temps de lire, le temps de voyager, le temps de profiter de la vie tout simplement, de voir mes enfants et de mes petits-enfants. Aujourd’hui, je sais plus très bien combien j’en ai, où ils vivent ni comment ils s’appellent.

Mais, elles sont où mes clefs ?

Quand le frigo est vide, je ne me dirai jamais qu’il est grand temps d’aller faire les courses. Je n’aurai plus envie de me faire un bon plat de pâtes carbonara, ou une petite salade tomate-mozzarella. Ce serait moi, je ne mangerai que du chocolat. Quand je vois ma femme préparer le repas, je ne pense pas à lui dire que j’aime ce qu’elle me fait, ou lui dire « Attends, je m’en occupe ». « La prochaine fois, c’est moi qui cuisine! », j’aimerai lui dire ça parfois.

Quand on se promène dans les magasins, je ne me dirai jamais qu’elle est jolie, cette chemise en vitrine, qu’elle m’irait peut être bien. Des vêtements, j’en ai déjà ! A quoi ça sert d’en avoir d’autres? Les soldes ? Ah oui, ça me dit quelque chose, mais à quoi ça peut bien servir … ça je sais pas …

Je devais faire une course, je crois … mais pour acheter quoi ?

Je ne lirai jamais le livre de ma femme. Je lui avais pourtant promis de le lire une fois publié. Il me semble avoir compris que c’était fait mais je n’en suis pas très sûr. De toute façon maintenant, j’en serai bien incapable. Un jour, on est allés à la FNAC et elle m’a montré un livre avec notre nom dessus. J’ai cru comprendre qu’elle était contente, mais j’ai pas bien compris pourquoi. Mais elle souriait et elle était heureuse, alors moi aussi.

Ça alors! mais qui a posé ces pièces ici ?

Des fois, j’aimerai lui parler tout bas, comme avant, mais les mots ne viennent jamais. Ils sont là mais on dirait qu’ils restent bloqués quelque part entre mon cerveau et ma bouche. Ils n’arrivent jamais comme il faut. Ça m’agace tellement que je reste là, à lui prendre la main.

Ah du pain peut être … 5 centimes, 10 centimes … mais d’abord, ça coûte combien du pain ?

Je ne râlerai plus jamais contre le gouvernement, qui décidément, ne fait jamais rien de ce qu’il faut quand il faut. Je n’aurai jamais d’avis sur la suppression de la publicité sur les chaînes publiques ou l’allongement de la durée de cotisations pour les retraites. Je n’ouvrirai plus Le Monde, le Figaro ou Le Canard Enchaîné pour avoir des nouvelles. En 2012, je m’en foutrai bien pas mal des élections présidentielles…

Ai-je bien mis la lessive dans la machine à laver ?

Je n’aurai jamais envie de partir ailleurs, à l’autre bout du monde… Sur une plage de sable fin ou dans les hautes pairies d’alpage. A quoi bon aller là bas ?

Vous savez, ici, c’est déjà bien assez compliqué.

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